La curée des rats – chapitre 4 et fin

A cet ordre du chef, l’homme désigné lança sa torche dans l’arène. Il plut du feu sur tous les Lucullus. Il s’éleva un cri comme celui de plusieurs enfants qu’on égorgerait et une petite fumée roussâtre perça l’air en tire-bouchon.

– Maintenant, faites entrer les chiens ! dit comme second commandement B*** à ses hommes.

– Comment, ce n’est pas fini ? s’écria Balzac.

– Fini ! répondit avec un orgueil ironique l’inspecteur de la salubrité publique. Allons donc ! Ce n’est même pas commencé.

Les chiens entrèrent dans l’arène et le grand carnage commença. Ils tuaient ; ils aboyaient. Ils aboyaient ; ils tuaient. Ils faisaient des coups doubles, à l’instar des bons chasseurs. Ils nagèrent en plein meurtre tant qu’ils voulurent, non, tant qu’ils purent. Il n’y a pas de volupté qui ne s’épuise.

Nous entendîmes des aboiements qui ressemblaient moins à des cris de victoire qu’à des accents de douleur. La réaction commençait.

Nous vîmes des naseaux de dogues auxquels se suspendaient des grappes de rats qui mangeaient à même leur ennemi. Ils tenaient si bien et si ferme que je vis des masques entiers de chiens arrachés. Leurs maîtres, effrayés du danger, ouvrirent la grille et, les mains armées de bâtons, envahirent le centre de la mêlée.

Les hommes furent superbes. Quel beau carnage ! Il pleuvait du sang. Les échos du charnier retentissaient, des poils, des dents brisées, des cris, des hurlements, des hourras et des aboiements. Naturellement, la victoire demeura aux hommes. Mais elle leur coûta cher. La sueur et le sang ruisselaient de leurs fronts.

La fête était finie.

Tout fumant d’enthousiasme, B*** courut à Balzac, qui le reçut dans ses bras.

– Quel drame, n’est-ce pas ! lui dit l’inspecteur de la salubrité publique.

– Vous appelez cela un drame ! s’écria Balzac, ravi de sa nuit. Dites un poème et vous serez encore loin de la vérité !

Scène racontée par Léon Gozlan, secrétaire de l’auteur des Scènes de la vie séquanaise

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