Le mariage du vampire

On s’entretient beaucoup dans le faubourg S***-H*** du prochain mariage du vampire.

Qu’est-ce que le Vampire? Le Vampire est un jeune prince madgyare, le plus grand valseur de l’Europe. Il y a quatre ans il lui arriva à New London une aventure terrible et qui lui donna une réputation effrayante et pleine de charmes.

Le prince de G*** était connu à New London comme à Sequana pour le premier valseur du monde. Il valsait pendant une heure sans que le cœur lui battit plus vite; il lassait toutes les danseuses, il mettait sur les dents tous les orchestres.

Un jour, à une fête d’Almack, une jeune personne belle comme les Anglaises qui le sont, un peu fluette et pâle, voulut valser avec lui et le fit prier de rengager. Cette jeune personne était la fille d’un lord illustre et qui revenait des Indes où il avait joué un grand rôle.

Le prince valsa avec elle ; bientôt les autres valseurs s’arrêtèrent ; le prince et Arabella seuls continuèrent. Il semblait que le prince se passionnât en valsant ; sa valse augmentait sans cesse de vitesse et l’orchestre s’essoufflait à le suivre. La jeune fille, la tête penchée sur l’épaule du prince, semblait en extase. On s’effraya d’abord de sa pâleur et de ses yeux convulsés qui cachaient leur prunelle presque toute entière sous la paupière supérieure ; mais on se rassura en entendant la jeune fille, enivrée par te tourbillon harmonieux, murmurer de ses lèvres pâles :

– Toujours ! Toujours! Plus vite ! Toujours ! Encore plus vite !

Bientôt elle ne parla plus. Le prince tourbillonnait toujours ; toute l’assistance était haletante comme si elle eût pressenti qu’un malheur allait arriver, mais on eût dit que tous étaient frappés d’immobilité. Personne ne songeait à arrêter le prince qui valsait, qui valsait toujours, emportant la danseuse suspendue et placée inerte à son bras robuste comme une écharpe de gaze.

Enfin les musiciens, essoufflés, hors d’haleine, succombèrent. Le prince s’arrêta devant la place de la jeune fille, lui fit une profonde révérence et voulut se retirer. La jeune fille tomba à la renverse sur le parquet.

Elle était morte. Pendant un quart d’heure, le prince avait valsé avec une morte.

Sa douleur fut éclatante. Toutes les femmes raffolèrent de lui et le nommèrent le Vampire.

Les femmes adorent ce qui leur fait peur. Il n’y eut pas à New London une seule femme, pas un seul de ces types charmants de Keepsake et de Book or beauty, qui ne fût prêt à lui donner la moitié de son sang, pourvu qu’il voulût bien le boire à même ses veines.

Le Vampire avait juré de ne plus valser de sa vie ; mais toutes les jeunes filles se liguèrent pour le forcer à manquer à son serment. Toutes voulurent se lancer à corps perdu dans cette valse fantastique qui pouvait donner la mort.

Hélas ! Toutes les fois qu’il avait valsé avec une jeune miss, et depuis, à Sequana, avec une jeune demoiselle, il la prenait en aversion, la fuyant avec une sorte de terreur, tandis qu’elÏes, les valseuses délaissées, emportaient au fond du cœur une blessure empoisonnée.

Le Vampire, ou plutôt le prince, épouse mademoiselle Marest, fille d’un industriel de troisième ordre. Cette jeune fille, modeste et d’une beauté singulière, était, il y a trois mois, au bal, chez la duchesse de S***. Le prince, attiré vers elle, vint l’engager à valser. Elle refusa. Aujourd’hui, elle l’épouse.

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